- présentation - sommaire - témoignages



L’ÉCRITURE DU TEMPS

Avant de capturer le sens, en ses volutes et en ses arabesques, d’en franchir l’étendue, d’en conserver les vibrations, la ligne de mots comparaît, prend forme sur un horizon qu’elle ouvre à l’infini et habite de sa seule présence, car la ligne déjà préfigure un destin retrouvé et possède une chance infinie d’enchanter ce qu’elle éclaire. Espace initiateur du signe où s’entrelacent les chemins d’une mémoire itinérante qui paraphe la toile ou le papier,
l’écorce, le galet, le bois dur, mêlé à d’autres écritures, à d’autres inscriptions qu’il viendra réveiller après de longues nuits de solitude et de silence.

Si bien que la peinture de Jacques Le Roux unit en un mouvement continu l’œuvre du temps qui ne sera jamais perdu à l’œuvre du temps indéfiniment redonné.

Jean-Pierre GEAY



L’artiste n’invente pas : il découvre seulement par une intuition admirable les merveilles que recèlent la matière et la vie.

Largement ouvert au monde, il perçoit, surgies du fond des âges, les formes les plus secrètes de la nature, devançant ainsi les révélations les plus actuelles du microscope électronique.
Elles lui sont mystérieusement transmises à travers les couches profondes de l’inconscient collectif, siège des permanences essentielles, source des signes et des symboles, recueil de ces images, gravées par la souffrance et l’espérance de l’homme, qui hantent encore les songes des poètes et des peintres.

Jacques Le Roux a reçu cette grâce particulière qui lui permet de remonter le cours du temps.
Il nous entraîne dans un étrange voyage, à travers les visions de son univers intérieur, au cœur de cette matière dont il est fortement épris et que son pinceau fait magnifiquement vibrer.

En contemplant ses œuvres qui signifient l’exigence de sa création et l’ardeur de son rêve, nous sentons passer sur nous un souffle qui vient de très loin ; et fascinés par cet art magique, nous savons que nous ne pourrons plus l’oublier.

Maurice COUTOT





LES CONTINENTS RETROUVÉS

Garder contact avec une œuvre, c’est continuer de la recevoir en communication, d’apercevoir, à distance, en accompagnement, sa clarté prévenante.

Enlumineur et géographe, Jacques Le Roux éveilla le cœur de l’écriture, le mit en battement et parcourt notre épigraphie laborieuse, celle des travaux de la terre et des champs dont il sied à la vie de n’accorder parfois qu’une mémoire parcellaire.

La ligne s’établit aux sources du langage et inlassablement revit en son apparition notre tempétueuse et insondable destinée.
Dans son cours sinueux elle invoque la forme et devient paysage ou fructifient des souvenirs gardés secrets comme un trésor d’enfance.

Telles m’apparaissent les couleurs dans le clair-obscur de la marche, de la frontière, en coulées de cinabre et de pourpre, en nappes de garance et de cobalt, en falaises d’ocres et de bruns d’une matière granuleuse, là où elles surent rassembler, dans leur passage aux signes.

Lieu géographique du temps, à la confluence des cultures, son œuvre peint la quête du pays d’origine poue en déployer les ondes en un continent constellé.

Août 1980 – Jean-Pierre GEAY



VOYAGE AUX ÎLES DE L’ORIGINE
PEINTURES – DESSINS – GRAVURES – TEXTES – TOTEMS

La mémoire ancestrale, les résurgences inattendues que l’on détecte chez tant d’artistes, ont aujourd’hui dans cette connaissance étendue à la planète toute entière un support, un tremplin qui amplifient le pouvoir de synthèse dont certains sont doués.

Je crois que nous pouvons nous en assurer avec Jacques Le Roux, son talent, son métier solide et personnel, sont au service d’un idéal de retour aux sources, d’une resacralisation des rapports de l’homme avec ce qui, malgré ses conquêtes, le dépasse et le dépassera toujours : un univers dont l’infini vertigineux et les insondables mystères se confirment et se multiplient chaque jour, redonnant leur juste mesure à des progrès pourtant gigantesques à l’échelle humaine – mais toujours aussi infimes à l’échelle des galaxies et des temps astronomiques.

Rien n’est gratuit en cette œuvre.
Tout y témoigne, à travers la claire volonté d’un homme de notre temps, du sens religieux que les hommes de jadis mirent dans le menhir - pierre tirée de la terre et devenue prière - ; dans la fresque pariétable - paroi devenue temple - ; dans le totem – combiné de matière et de pensée devenue signe et symbole - ; dans la terre toute entière – devenue demeure des divinités chtoniennes et des déesses-mères - ; dans l’univers céleste enfin, devenu demeure de la toute-puissance épurée qui y dispose de l’éternité.

Tou poète a son patmos intérieur qu’il lui est donné de gravir à des heures privilégiées pour y recevoir la révélation du « monde parallèle » et de ses perspectives libres de toute géométrie contraignante, de toute mesure et de toute durée.

Il en apporte le message spirituel qui nous sauve du désespoir auquel nous serions voués si le seul matérialisme de l’affairiste, du théoricien, du technocrate, de ces « commis qui ne savent que chiffrer » et que dénoncait Voltaire, établissaient leur dictature définitive sur la terre.

Ces grands totems dressés dans la cour du musée sont autant d’appels à la redécouverte et à la régénération du sens sacré, à une acceptation active et sans angoisse du mystère irréductible et exaltant que nous propose un « monde parallèle » perçu, admis et respecté.
Ils sont, au sens le plus strict du mot, des poêmes – car cette recherche de l’au-delà des apparences immédiates qu’ils expriment, c’est celle de la « vraie vie » que Rimbaud disait absente – que quelques êtres privilégiés possèdent cependant, et qu’ils essaient de nous rendre accessible pour transfigurer notre grisaille qutidienne par l’irruption d’un rayon de beauté et par l’affirmation confiante des secrètes affinités entre les destinées de l’homme et de la création ?

C’est aux racines de la mémoire que Jacques Le Roux souhaite nous entraîner. Le récit de sa quête, de ses explorations, provoque notre propre découverte de civilisations anciennes enfouies dans le temps mais à la source même de notre vie, de notre devenir.

« Pour lui, la création a non seulement une âme, mais un ordre, dont l’homme moderne a perdu le sens, et que les peuples médidatifs des temps où l’homme se sentait encore un élément organique de cette création, percevaient comme une évidence et cherchaient à accorder à leur univers intérieur. »

Emile Le MAGNIEN
Conservateur du Musée des Ursulines de Mâcon





Il redécouvre les signes, les symboles cosmiques, non en les imitant mais en les laissant germer au centre de lui-même puis guider son esprit et sa main. Les trésors rapportés de ses pélerinages profonds aux pays de l’imaginaire prendront alors la forme d’écritures ou de peintures aux lignes précises, aux couleurs chaudes et ocrées mais aussi de grands totems chargés d’une force sacrée.

« Dans une œuvre spatiale, Jacques Le Roux introduit non seulement le mouvement mais tacitement le temps. Aussi peut-on se demander s’il ne sera pas le peintre d’art abstrait du temps humain, de la durée au sens psychologique du terme. Du moins est-il dès à présent le peintre de l’enthousiasme. »

Prof. BOURDIN



Nous qui vivons avec des mots éclatés
dont les couleurs changeantes
passent du noir au roux et du vert au violet
nous à dessein penchés sur d’étranges cactées…
laissez-nous devenir la ligne la plus pure.

Pierre SEGHERS



…Toute rencontre nomme l’inexplicable, ou bien faudrait-il revenir sur des traces effacées, des chemins de traverse, des plus proches aux plus lointains, interroger des parti-pris, des instants lacunaires… et se perdre…

…Celui qui peint, celui qui écrit, éprouve cette visitation comme un mystère.
Dans l’instant, il vit à la fois l’ombre et la lumière, l’éternité qu’il croyait perdue : il est lucide et il ne sait pas. Son écriture, les couleurs qu’il pose, sa calligraphie lui apparaissent comme étant le terme, l’élément épisodique d’un cheminement.
Il subit « la précipitation » de ces deux éléments réunis en un éclair : le temps vécu comme un moyen offert à ce qui passe, de prendre forme et l’imminence d’une plénitude, d’une volonté sans repentir…

Sabine DUBOURG



DANS LE COURANT PAISIBLE DU SILENCE

Dans le courant paisible du silence, venue de la tremblante nuit, l’œuvre de Jacques Le Roux arrive jusqu’à nous après un long voyage à travers l’invisible…

…Qu’elle emprunte les voies de l’encre, de la couleur, du bois brûlé, de l’or, son privilège est d’instaurer. Son espace s’ouvre alors à notre imaginaire aussi bien qu’à une mémoire du monde où des signes à travers les âges se retrouvent.
Du réel qu’elle magnétise pour de fulgurantes transgressions, elle conserve la structure vivante et la capacité de nous porter jusqu’à nos origines…

28 août 1983 – Jean-Pierre GEAY





L’ECRITURE DU TEMPS

…Peut-être plus que d’autres appelé à garder la mémoire des lieux, sensible au moindre changement, à toute alterit é du temps, en remontant le cours des âges ou des civilisations, et malgré la distance qui nous en tenait jusque-là séparé, Jacques Le Roux, à nos yeux redécouvre, parmi les modifications de la forme ou de la matière, l’ampleur et la bonté de nos rives d’amont.

Le temps lui-même, quand les outils de la création : l’encre, la plume et le pinceau, se mettent en activité, s’en va à la recherche d’un pays, d’un paysage, d’une terre où il pourra s’épanouir et se fixer pour devenir, dans les courbes de l’écriture, dans la pleine lumière ou dans le clair-obscur des jeux de la couleur, la saison de son œuvre.
Temps ressurgi et récurrent dont la vie souterraine active et illumine palimpsestes et parchemins…

…C’est par une nomination itérative de l’instant que Jacques Le Roux procédera alors au déchiffrement, au dévoilement du temps, de l’instant vagabond, entrevu, révélé, qui gardera intacts en lui son espérance, son pouvoir d’accourcir et de prodiguer, et pourra être ainsi démesurément revécu.

Car l’instant est formé de la somme de ce qui, de toutes parts, en tous lieux, et au travers d’obscures cheminements, l’avait depuis longtemps, dans l’invisible, préparé.
Même si nous n’vons pas su en reconnaître le passage, il demeura disponible à toute occasion de se manifester.

L’écriture de Jacques Le Roux sert donc à nouer les liens du temps pour en saisir le laconisme ou la durée. Elle fixe des évènements dans leur fugace trajectoire, dans leur fragile apparition, mais aussi qui ont dû, tout au contraire, après un long murissement ou au prix de combien d’épreuves traversées, attendre le moment de s’appeler et de s’unir. Elle tisse et reconstruit, dans les sinuosités et la rigueur de son graphisme, une approche incessante de ce temps accordé, dont nous ne sommes parfois que les dépositaires, en-deçà et au-delà de nos limites coutumières, selon des traces et des empreintes qui déjà désignaient, pour l’avoir accompli, ce qui signifie le présent…

Septembre 1981 – Jean-Pierre GEAY



DENTURES

Comme une enseigne, pour désigner la qualité de celui qui vit ici,
une touffe de bambous dépasse par dessus la clôture.
Pour conduire au pavillon d’écriture au fond du jardin,
un chemin de ciment où les enfants ont incisé maints signes.
La troisième demeure est au dessus d’un lac, dit-on, très loin…
Je n’y suis jamais allé. Je l’imagine aussi fabuleuse qu’un pavillon chinois
où le fantôme d’un très ancien poète continue à jeter sur le vent de la soie
les brindilles noires d’où naîtront les paysages entre les mots.

Gérard BLANCHARD



STELES

J’aime la maison encombrée de mille bois d’épaves peintes.
Ce sont là, pieusement recueillis les restes d’un bateau nommé écriture.
Ce sont là des dizaines de stèles assemblées en étrange colloque.
Que dis-je, c’est un texte qui explose dans ma tête comme pendant un rêve.
Je me souviens d’être passé devant ces totems à écriture,
trop vite pour vraiment les entendre.
Quand les rencontrerai-je de nouveau ?

Gérard BLANCHARD





HOMMAGE AU SCRIBE
L’œuvre calligraphié de Jacques Le Roux


Le temps et la calligraphie disposent d’une lumineuse connivence. Sans doute en est-il des autres arts comme de la calligraphie, mais pour des raisons accessoires : résistance de la pierre, pesanteur et force d’inertie, vicissitudes mécaniques et chimiques des matières travaillées. Lorsqu’il ne semble pas que de tels impératifs s’interposent et ralentissent l’œuvre – parfois jusqu’à l’angoisse – c’est le corps qui introduit ses rythmes et sa durée : la danse, le chant et la déclamation, purement chronologiques, structurent le temps de façon péremptoire plus qu’ils ne l’éprouvent. L’écriture anticipe sur d’éventuels accidents de la feuille ou de la stèle : grain, aspérités, insuffisante ou excessive affinité du support et de l’encre. De même qu’elle anticipe sur la dextérité du scribe. Parce qu’on ne peut abstraire sa graphie de l’objet qu’elle aggrave et qu’au delà de ses modalités sa nature est d’oblitérer, la calligraphie exhausse la temporalité au cœur de l’œuvre qui, par vocation, se vouait à l’impassible. On a bien tenté, par divers artifices, d’atténuer de tels effets. L’imprimerie et l’usage domestique de la machine à écrire, en faisant du sens le seul enjeu du langage, ont neutralisé dans une large mesure la fonction de l’écrit. Il s’est introduit une confusion profonde entre pensée, parole et écriture. L’audio-visuel, si tant est qu’il accède un jour à sa propre cohérence, souffrira encore longtemps d’en être le fruit. Il s’ensuit une curieuse lacune ontologique. Touchant les signes, elle attente à la seule méditation que l’homme ne puissse suspendre sans s’ouvrir au malheur le plus désespérant : celle qui le confronte à la mort.

Jacques Le Roux : « Les signes apparaissent dans une eau très peu profonde. Formes évanouies au matin, sans brouillard apparent, entr’aperçues au soir, dessinées ». Rendre compte ici, parmi les mots de cet essai, des mots lisibles entre les formes (sur et avec elles) mots du « Voyage aux Iles de l’Origine » auquel nous conviait Jacques Le Roux en cette fin d’automne mille neuf cent soixante seize, n’est possible qu’au prix d’une transcription ruineuse : le texte, arraché aux murs, pans de toile et « bois levés », se dénature. C’est que l’acte calligraphique lui donne sa substance. Il serait aberrant toutefois d’en réduire la réalité au seul travail de la main. Ce qu’il livre, ainsi vulgarisé, n’est pas moins riche de sens que la masse considérable de ce qui s’écrit chaque jour par les voies détournées de la dactylographie, de l’imprimerie ou seulement de la « main courante »… Ni plus ni moins de sens, qu’on se doit d’interroger avec le même sérieux et la même innocence que le plus simple poème. Or il n’est pas d’hommage au scribe qui se conçoive ici hors du sens, comme il ne peut s’engager de méditation – que nourrisse le texte – sans tout le poids de matière que Jacques Le Roux compromet dans l’écrit.

Tout un poids de matière, mais aussi toute la chaîne de ses réactions les plus immémoriales : la granulation , le gel, la morsure acide, l’alliage, la décrépitude… Premier symptôme du temps : l’écorce de merisier, qu’il faut veiller dix ans avant qu’elle se fixe dans un état provisoire ; les couleurs à broyer (violenter pour cela de lentes prédispositions à virer, à s’exclure ou à se digérer) ; la peau qu’il faut traiter. Terrible inertie et désespérante précipitation du temps, tout à la fois, qui ne laisse d’exiger deux vertus le plus souvent contradictoires : la patience et l’autorité.

Dès lors la datation trouve un sens plus conséquent que celui qui d’ordinaire en fonde l’usage, dans l’identification des œuvres, à côté de la signature. Ici, en effet, il s’agit d’immobiliser l’instant de jubilation où la matière, élue, recueillie, travaillée dans la plus difficile durée, accède au bout du geste à l’unanimité dont le tableau semble introduire, à d’autres yeux, l’évidence glorieuse. D’où, sur l’un d’eux, cette seule notation : « Jeudi onze novembre au matin, sans pouvoir revenir au mercredi dix novembre, mais en regardant les heures qui sont encore intactes dans cet espace ouvert. La date du jour marquée dans le temps étant le lieu même où l’on doit se rendre ». Où l’on doit se rendre, c’est-à-dire acheminer la matière (s’épuiser de patience) ajuster soudain le geste (faire décision dans l’urgence). Produire la date, c’est vivre, contre les aléas et les délais indéfinis. C’est entrer dans l’arène où la mort danse.

Pourtant, une telle œuvre isolée du mur de chaux qui la fait côtoyer tant d’autres moments – disjoints, mais tendus vers une seule pensée – pourrait présenter à première vue des allures sinon d’incohérence, du moins de non-sens. Enluminer de la sorte la date du jour passerait aisément pour une activité de désœuvrement. Il apparaît en effet que les formes et les couleurs ne sont pas, à elles seules, l’œuvre qu’agrémenterait, de façon plus ou moins heureuse, l’indication irraisonnablement minutieuse et grossie de la date. Qui, s’il n’est insensé ou farfelu, s’obnubilerait donc à cet exercice ! Or une confrontation primordiale avec la matière et sa temporalité donne l’indice irrécusable d’une spiritualité à l’œuvre dans le travail dateur, qui relève à la fois de l’orfèvrerie et du registre des naissances, non de l’art funéraire.

La production concertée de palimpsestes fournit encore d’utiles renseignements sur la stratégie que Jacques Le Roux déploie devant la complexe temporalité de la matière.
« Mois de mai mille neuf cent soixante seize dans l’après-midi d’un dimanche. Pour saluer avant toute autre chose la date du quatorze juillet mille sept cent quatorze inscrite sur cette feuille et recouverte par les couleurs ». La lettre archivée, issue de deux siècles et demi de jaunissement et de dents de souris, devient le lieu d’une temporalité trinitaire, presque parfaitement dominée par la décision, éminemment abusive, de surcharger la date ancienne et d’imposer celle du jour, parvenant à soumettre, entre l’une et l’autre, le temps intérieur de la matière, la dure et vulnérable durée de l’objet. La résolution qu’en pose Jacques Le Roux par le geste calligraphique atteste trois qualités nécessaires de la spiritualité : la conscience d’un mouvement du temps extérieur à soi, la volonté d’intérioriser celui-ci et la reconnaissance du caractère purement provisoire de tout accès. Dans le tableau qui se refuse au statut de chef-d’œuvre comme dans les mots qui renoncent à la prestance du texte, la date nouvelle s’expose elle-même à la temporalité, qu’un autre – un lundi ? – un jour de pentecôte ? – à son tour décidera de juguler. Le palimpseste ouvre un mouvement vertigineux d’autorité et de dépossession, dans lequel se dessine la seule psychologie recevable en matière de sainteté : la glorieuse pauvreté.

Lorsqu’il ne bénéficie d’un tel écart historique, le palimpseste creuse du moins une marge dans la simple proximité de deux motifs contemporains, voisinant sur l’espace du support.
Le seul rapport qui existe entre la date originelle et la date imposée en surcharge est de pure altérité : de même celui qu’entretiennent les termes développés par le geste calligraphique et les motifs proches, voire intrusifs, qui s’accroissent dans le voisinage immédiat des mots. De cette altérité, jaillit une rupture dans le temps qui rend palimpseste toute rencontre, sur la toile ou le bois, du mot et de la forme. Tel cet ensemble, sur papier de l’ancien régime, oblitéré de cachets et de paraphes, sur lequel Jacques Le Roux décide d’un oiseau. Mais l’oiseau lui-même, à peine fondé dans une esthétique irréprochable, est aussitôt dénoncé : « Le noir intense et un peu métallisé de l’oiseau tracé à l’encre de Chine de Shangaï recherche autour de lui certaines couleurs stridentes répondant à son accent. Le rouge orange de cette présente écriture étant même insuffisant pour faire écho au noir de fumée répandu sur la feuille ». La calligraphie n’est pas écho donné au graphisme coloré. Pas plus que la date nouvelle n’est écho de l’ancienne. L’une et l’autre se situent dans l’ordre d’une contestation radicale (celle de la décision). Et seule la sainteté épouse l’objet de son déni. Par conséquent, la séduction que peuvent pratiquer ces surcharges successives n’est pas suspecte de malversation : elle est, dans une sorte de répit, ce qui s’immisce de gloire au bout de la main desogneuse, et qui ressemble à la grâce.

Quant au geste lui-même : « Commencement dans le haut de la feuille de mouvements, de lignes, de phrases, de mots, de lettres qui œuvrent longuement, au travers du bec de la plume parlant d’elle-même un langage inconnu que nous écoutons, tandis que les mots se suivent et se rassemblent les uns à côté des autres ». Seul conviendrait maintenant l’éloge rigoureux des matériaux : supports simples, mais objets de la plus longue intelligence (entretenir une intelligence avec la matière, tel semble alors le propos de l’homme) ; encres, sbstances colloïdales, colorants : objets quasi culinaires (si l’œuvre peut être définie comme « ce qui ne doit en aucun cas être mangé », cet interdit n’a de sens qu’à mesure de la gourmandise avec laquelle on manipule les pâtes, les chrêmes, les huiles). L’outil enfin, ravi à l’aile du corvidé, du ramier ou de l’oie, poil ou flèche forgée. Seul conviendrait, en dernier lieu, l’éloge de la main, outil absolu ramifié si profond dans l’aire de la spiritualité. La main, engagée dans le travail calligraphique, concilie des fonctions distribuées par ailleurs à des centres distincts. Sont associés dans la main scripturaire l’exercice on ne peut plus mécanique et la métaphysique la plus périlleuse.

La main fut instruite à l’écriture au bout d’un labeur long de nombreux âges. Sitôt sorti de l’animalité, l’homme se trouva mis en demeure de manufacturer l’ordre des signes. On imagine qu’il a pu subir toutes les tentations, tous les enthousiasmes, tous les découragements. Le temps a éffacé les traces de la plupart de ses impasses. Que furent-elles ? Il est permis de présumer qu’elles tinrent, pour l’essentiel, à l’incertitude des signes et à leur parcimonie lorsqu’il y avait crise, c’est-à-dire excès de sens. Ce qui rend compte, peut-être, du fait que la main pût se travailler elle-même à certains moments, monter au supplice du signe : tentative somptueuse et désespérée d’un signe absolu. Dire plus des mains négatives, qu’on a pourtant prétendu « lire », sur la paroi de plusieurs grottes préhistoriques, parmi tant d’autres signes, sera toujours hasardeux. Seul compte, en définitive, que se soit joué dans la main l’acte décisif de ce qu’après Teilhard on ne saurait mieux nommer que l’hominisation. Admirable en chacune de ses prouesses, la main n’accède toutefois à sa pleine maturité qu’avec l’écriture. Si la technologie a prouvé qu’il était possible de lui substituer la machine dans la presque totalité de ses fonctions, la calligraphie lui oppose une résistance exemplaire. Pourtant, dès que la machine put investir l’écriture, ce fut ici encore pour un surcroît de précision et de productivité. Ce que la fatigue et l’humeur imposaient de limites à la main fut dépassé, aboli. Il suffit d’ouvrir un livre pour s’en convaincre, ou de suivre un instant le travail de la secrétaire devant sa machine à écrire… Or, nous l’avons dit, ce progrès ne vaut qu’à mesure d’une abusive consommation du sens, dont nos sociétés ont incubé puis transmis le virus. Mécanisé à l’extrême, l’Occident a curieusement dépossédé de toute son emphase l’exercice le plus élaboré, comme on s’acharne à réduire un impossible modèle, dénaturant sa portée métaphysique. L’écriture est sommée de produire désormais, de manière continue, une signification désincarnée.
Périlleuse métaphysique, en effet, qui œuvre dans la main du calligraphe. Ce n’est pas ici le lieu d’évoquer le long parcours qui va du cri indistinct à la dentelle alphabétique. C’est encore moins celui de disputer la lettre à la pensée, le signifiant au signifié. Il suffit d’énoncer qu’à travers le geste calligraphique, opérant dans la plus difficile discontinuité, l’esprit se risque à la recherche d’un cours harmonieux, souverain. La résistance qu’oppose ainsi la matière à ce qui, s’en étant très lentement défait, y revient sans cesse, loin de nourrir une conscience malheureuse, répondait plutôt à l’immémoriable dialectique des contraires, à laquelle le premier calligraphe sut, d’intuition, assigner la source de toute lumière intérieure.

« Mois de novembre. Les écritures cherchent des espaces ». Roc, galet, table d’argile ou de bois. La page – peau, écorce ou vélin. Comme le saint, le calligraphe adule ce qu’il plie à sa stricte autorité. Cet amour relève d’une intimité qu’on ne saurait décrire sans courir le risque impudent de dire trop et trop peu : affaire de mauvais poètes et de paraphrase. Les choses se font, sans nous convier, « à la fin de l’après-midi et dans la marge laissée libre par les couleurs pour que les écritures puissent prendre place sans déranger l’ordonnance des formes se tenant dans le milieu de la feuille ». Il importe seulement que le scribe fût là, dans la pénombre ambiante, assis dans la sagesse de son art, « à l’écoute de textes non encore enregistrés mais pourtant déjà audibles par le frémissement d’une plume d’oie à la fois blanche et savante, commençant son inlassable voyage sur le parchemin, en se souvenant de la Route de la Soie ».
Dehors, le monde va son train.

Décembre 1976 – Dominique AUTIE

Né en 1949 d’une famille d’imprimeurs. Il renonce à la philosophie pour la typographie d’une part et le journalisme médical d’autre part, qui constitue actuellement son activité professionnel.
Publication de ses textes dans quelques périodiques : Le Monde, Le fou parle, Argile, Minuit.
Collabore à Toril.


[ Accueil ]
[ Parcours ]
[ Galerie ]
- © Phicia Communication / 2003 -