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LÉCRITURE DU TEMPS
Avant de capturer le sens, en ses volutes et en ses arabesques, den franchir létendue, den conserver les vibrations, la ligne de mots comparaît, prend forme sur un horizon quelle ouvre à linfini et habite de sa seule présence, car la ligne déjà préfigure un destin retrouvé et possède une chance infinie denchanter ce quelle éclaire. Espace initiateur du signe où sentrelacent les chemins dune mémoire itinérante qui paraphe la toile ou le papier,
lécorce, le galet, le bois dur, mêlé à dautres écritures, à dautres inscriptions quil viendra réveiller après de longues nuits de solitude et de silence.
Si bien que la peinture de Jacques Le Roux unit en un mouvement continu luvre du temps qui ne sera jamais perdu à luvre du temps indéfiniment redonné.
Jean-Pierre GEAY

Lartiste ninvente pas : il découvre seulement par une intuition admirable les merveilles que recèlent la matière et la vie.
Largement ouvert au monde, il perçoit, surgies du fond des âges, les formes les plus secrètes de la nature, devançant ainsi les révélations les plus actuelles du microscope électronique.
Elles lui sont mystérieusement transmises à travers les couches profondes de linconscient collectif, siège des permanences essentielles, source des signes et des symboles, recueil de ces images, gravées par la souffrance et lespérance de lhomme, qui hantent encore les songes des poètes et des peintres.
Jacques Le Roux a reçu cette grâce particulière qui lui permet de remonter le cours du temps.
Il nous entraîne dans un étrange voyage, à travers les visions de son univers intérieur, au cur de cette matière dont il est fortement épris et que son pinceau fait magnifiquement vibrer.
En contemplant ses uvres qui signifient lexigence de sa création et lardeur de son rêve, nous sentons passer sur nous un souffle qui vient de très loin ; et fascinés par cet art magique, nous savons que nous ne pourrons plus loublier.
Maurice COUTOT
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LES CONTINENTS RETROUVÉS
Garder contact avec une uvre, cest continuer de la recevoir en communication, dapercevoir, à distance, en accompagnement, sa clarté prévenante.
Enlumineur et géographe, Jacques Le Roux éveilla le cur de lécriture, le mit en battement et parcourt notre épigraphie laborieuse, celle des travaux de la terre et des champs dont il sied à la vie de naccorder parfois quune mémoire parcellaire.
La ligne sétablit aux sources du langage et inlassablement revit en son apparition notre tempétueuse et insondable destinée.
Dans son cours sinueux elle invoque la forme et devient paysage ou fructifient des souvenirs gardés secrets comme un trésor denfance.
Telles mapparaissent les couleurs dans le clair-obscur de la marche, de la frontière, en coulées de cinabre et de pourpre, en nappes de garance et de cobalt, en falaises docres et de bruns dune matière granuleuse, là où elles surent rassembler, dans leur passage aux signes.
Lieu géographique du temps, à la confluence des cultures, son uvre peint la quête du pays dorigine poue en déployer les ondes en un continent constellé.
Août 1980 Jean-Pierre GEAY

VOYAGE AUX ÎLES DE LORIGINE
PEINTURES DESSINS GRAVURES TEXTES TOTEMS
La mémoire ancestrale, les résurgences inattendues que lon détecte chez tant dartistes, ont aujourdhui dans cette connaissance étendue à la planète toute entière un support, un tremplin qui amplifient le pouvoir de synthèse dont certains sont doués.
Je crois que nous pouvons nous en assurer avec Jacques Le Roux, son talent, son métier solide et personnel, sont au service dun idéal de retour aux sources, dune resacralisation des rapports de lhomme avec ce qui, malgré ses conquêtes, le dépasse et le dépassera toujours : un univers dont linfini vertigineux et les insondables mystères se confirment et se multiplient chaque jour, redonnant leur juste mesure à des progrès pourtant gigantesques à léchelle humaine mais toujours aussi infimes à léchelle des galaxies et des temps astronomiques.
Rien nest gratuit en cette uvre.
Tout y témoigne, à travers la claire volonté dun homme de notre temps, du sens religieux que les hommes de jadis mirent dans le menhir - pierre tirée de la terre et devenue prière - ; dans la fresque pariétable - paroi devenue temple - ; dans le totem combiné de matière et de pensée devenue signe et symbole - ; dans la terre toute entière devenue demeure des divinités chtoniennes et des déesses-mères - ; dans lunivers céleste enfin, devenu demeure de la toute-puissance épurée qui y dispose de léternité.
Tou poète a son patmos intérieur quil lui est donné de gravir à des heures privilégiées pour y recevoir la révélation du « monde parallèle » et de ses perspectives libres de toute géométrie contraignante, de toute mesure et de toute durée.
Il en apporte le message spirituel qui nous sauve du désespoir auquel nous serions voués si le seul matérialisme de laffairiste, du théoricien, du technocrate, de ces « commis qui ne savent que chiffrer » et que dénoncait Voltaire, établissaient leur dictature définitive sur la terre.
Ces grands totems dressés dans la cour du musée sont autant dappels à la redécouverte et à la régénération du sens sacré, à une acceptation active et sans angoisse du mystère irréductible et exaltant que nous propose un « monde parallèle » perçu, admis et respecté.
Ils sont, au sens le plus strict du mot, des poêmes car cette recherche de lau-delà des apparences immédiates quils expriment, cest celle de la « vraie vie » que Rimbaud disait absente que quelques êtres privilégiés possèdent cependant, et quils essaient de nous rendre accessible pour transfigurer notre grisaille qutidienne par lirruption dun rayon de beauté et par laffirmation confiante des secrètes affinités entre les destinées de lhomme et de la création ?
Cest aux racines de la mémoire que Jacques Le Roux souhaite nous entraîner. Le récit de sa quête, de ses explorations, provoque notre propre découverte de civilisations anciennes enfouies dans le temps mais à la source même de notre vie, de notre devenir.
« Pour lui, la création a non seulement une âme, mais un ordre, dont lhomme moderne a perdu le sens, et que les peuples médidatifs des temps où lhomme se sentait encore un élément organique de cette création, percevaient comme une évidence et cherchaient à accorder à leur univers intérieur. »
Emile Le MAGNIEN
Conservateur du Musée des Ursulines de Mâcon
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Il redécouvre les signes, les symboles cosmiques, non en les imitant mais en les laissant germer au centre de lui-même puis guider son esprit et sa main. Les trésors rapportés de ses pélerinages profonds aux pays de limaginaire prendront alors la forme décritures ou de peintures aux lignes précises, aux couleurs chaudes et ocrées mais aussi de grands totems chargés dune force sacrée.
« Dans une uvre spatiale, Jacques Le Roux introduit non seulement le mouvement mais tacitement le temps. Aussi peut-on se demander sil ne sera pas le peintre dart abstrait du temps humain, de la durée au sens psychologique du terme. Du moins est-il dès à présent le peintre de lenthousiasme. »
Prof. BOURDIN

Nous qui vivons avec des mots éclatés
dont les couleurs changeantes
passent du noir au roux et du vert au violet
nous à dessein penchés sur détranges cactées
laissez-nous devenir la ligne la plus pure.
Pierre SEGHERS

Toute rencontre nomme linexplicable, ou bien faudrait-il revenir sur des traces effacées, des chemins de traverse, des plus proches aux plus lointains, interroger des parti-pris, des instants lacunaires
et se perdre
Celui qui peint, celui qui écrit, éprouve cette visitation comme un mystère.
Dans linstant, il vit à la fois lombre et la lumière, léternité quil croyait perdue : il est lucide et il ne sait pas. Son écriture, les couleurs quil pose, sa calligraphie lui apparaissent comme étant le terme, lélément épisodique dun cheminement.
Il subit « la précipitation » de ces deux éléments réunis en un éclair : le temps vécu comme un moyen offert à ce qui passe, de prendre forme et limminence dune plénitude, dune volonté sans repentir
Sabine DUBOURG

DANS LE COURANT PAISIBLE DU SILENCE
Dans le courant paisible du silence, venue de la tremblante nuit, luvre de Jacques Le Roux arrive jusquà nous après un long voyage à travers linvisible
Quelle emprunte les voies de lencre, de la couleur, du bois brûlé, de lor, son privilège est dinstaurer. Son espace souvre alors à notre imaginaire aussi bien quà une mémoire du monde où des signes à travers les âges se retrouvent.
Du réel quelle magnétise pour de fulgurantes transgressions, elle conserve la structure vivante et la capacité de nous porter jusquà nos origines
28 août 1983 Jean-Pierre GEAY
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LECRITURE DU TEMPS
Peut-être plus que dautres appelé à garder la mémoire des lieux, sensible au moindre changement, à toute alterit é du temps, en remontant le cours des âges ou des civilisations, et malgré la distance qui nous en tenait jusque-là séparé, Jacques Le Roux, à nos yeux redécouvre, parmi les modifications de la forme ou de la matière, lampleur et la bonté de nos rives damont.
Le temps lui-même, quand les outils de la création : lencre, la plume et le pinceau, se mettent en activité, sen va à la recherche dun pays, dun paysage, dune terre où il pourra sépanouir et se fixer pour devenir, dans les courbes de lécriture, dans la pleine lumière ou dans le clair-obscur des jeux de la couleur, la saison de son uvre.
Temps ressurgi et récurrent dont la vie souterraine active et illumine palimpsestes et parchemins
Cest par une nomination itérative de linstant que Jacques Le Roux procédera alors au déchiffrement, au dévoilement du temps, de linstant vagabond, entrevu, révélé, qui gardera intacts en lui son espérance, son pouvoir daccourcir et de prodiguer, et pourra être ainsi démesurément revécu.
Car linstant est formé de la somme de ce qui, de toutes parts, en tous lieux, et au travers dobscures cheminements, lavait depuis longtemps, dans linvisible, préparé.
Même si nous nvons pas su en reconnaître le passage, il demeura disponible à toute occasion de se manifester.
Lécriture de Jacques Le Roux sert donc à nouer les liens du temps pour en saisir le laconisme ou la durée. Elle fixe des évènements dans leur fugace trajectoire, dans leur fragile apparition, mais aussi qui ont dû, tout au contraire, après un long murissement ou au prix de combien dépreuves traversées, attendre le moment de sappeler et de sunir. Elle tisse et reconstruit, dans les sinuosités et la rigueur de son graphisme, une approche incessante de ce temps accordé, dont nous ne sommes parfois que les dépositaires, en-deçà et au-delà de nos limites coutumières, selon des traces et des empreintes qui déjà désignaient, pour lavoir accompli, ce qui signifie le présent
Septembre 1981 Jean-Pierre GEAY

DENTURES
Comme une enseigne, pour désigner la qualité de celui qui vit ici,
une touffe de bambous dépasse par dessus la clôture.
Pour conduire au pavillon décriture au fond du jardin,
un chemin de ciment où les enfants ont incisé maints signes.
La troisième demeure est au dessus dun lac, dit-on, très loin
Je ny suis jamais allé. Je limagine aussi fabuleuse quun pavillon chinois
où le fantôme dun très ancien poète continue à jeter sur le vent de la soie
les brindilles noires doù naîtront les paysages entre les mots.
Gérard BLANCHARD

STELES
Jaime la maison encombrée de mille bois dépaves peintes.
Ce sont là, pieusement recueillis les restes dun bateau nommé écriture.
Ce sont là des dizaines de stèles assemblées en étrange colloque.
Que dis-je, cest un texte qui explose dans ma tête comme pendant un rêve.
Je me souviens dêtre passé devant ces totems à écriture,
trop vite pour vraiment les entendre.
Quand les rencontrerai-je de nouveau ?
Gérard BLANCHARD
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HOMMAGE AU SCRIBE
Luvre calligraphié de Jacques Le Roux
Le temps et la calligraphie disposent dune lumineuse connivence. Sans doute en est-il des autres arts comme de la calligraphie, mais pour des raisons accessoires : résistance de la pierre, pesanteur et force dinertie, vicissitudes mécaniques et chimiques des matières travaillées. Lorsquil ne semble pas que de tels impératifs sinterposent et ralentissent luvre parfois jusquà langoisse cest le corps qui introduit ses rythmes et sa durée : la danse, le chant et la déclamation, purement chronologiques, structurent le temps de façon péremptoire plus quils ne léprouvent. Lécriture anticipe sur déventuels accidents de la feuille ou de la stèle : grain, aspérités, insuffisante ou excessive affinité du support et de lencre. De même quelle anticipe sur la dextérité du scribe. Parce quon ne peut abstraire sa graphie de lobjet quelle aggrave et quau delà de ses modalités sa nature est doblitérer, la calligraphie exhausse la temporalité au cur de luvre qui, par vocation, se vouait à limpassible. On a bien tenté, par divers artifices, datténuer de tels effets. Limprimerie et lusage domestique de la machine à écrire, en faisant du sens le seul enjeu du langage, ont neutralisé dans une large mesure la fonction de lécrit. Il sest introduit une confusion profonde entre pensée, parole et écriture. Laudio-visuel, si tant est quil accède un jour à sa propre cohérence, souffrira encore longtemps den être le fruit. Il sensuit une curieuse lacune ontologique. Touchant les signes, elle attente à la seule méditation que lhomme ne puissse suspendre sans souvrir au malheur le plus désespérant : celle qui le confronte à la mort.
Jacques Le Roux : « Les signes apparaissent dans une eau très peu profonde. Formes évanouies au matin, sans brouillard apparent, entraperçues au soir, dessinées ». Rendre compte ici, parmi les mots de cet essai, des mots lisibles entre les formes (sur et avec elles) mots du « Voyage aux Iles de lOrigine » auquel nous conviait Jacques Le Roux en cette fin dautomne mille neuf cent soixante seize, nest possible quau prix dune transcription ruineuse : le texte, arraché aux murs, pans de toile et « bois levés », se dénature. Cest que lacte calligraphique lui donne sa substance. Il serait aberrant toutefois den réduire la réalité au seul travail de la main. Ce quil livre, ainsi vulgarisé, nest pas moins riche de sens que la masse considérable de ce qui sécrit chaque jour par les voies détournées de la dactylographie, de limprimerie ou seulement de la « main courante »
Ni plus ni moins de sens, quon se doit dinterroger avec le même sérieux et la même innocence que le plus simple poème. Or il nest pas dhommage au scribe qui se conçoive ici hors du sens, comme il ne peut sengager de méditation que nourrisse le texte sans tout le poids de matière que Jacques Le Roux compromet dans lécrit.
Tout un poids de matière, mais aussi toute la chaîne de ses réactions les plus immémoriales : la granulation , le gel, la morsure acide, lalliage, la décrépitude
Premier symptôme du temps : lécorce de merisier, quil faut veiller dix ans avant quelle se fixe dans un état provisoire ; les couleurs à broyer (violenter pour cela de lentes prédispositions à virer, à sexclure ou à se digérer) ; la peau quil faut traiter. Terrible inertie et désespérante précipitation du temps, tout à la fois, qui ne laisse dexiger deux vertus le plus souvent contradictoires : la patience et lautorité.
Dès lors la datation trouve un sens plus conséquent que celui qui dordinaire en fonde lusage, dans lidentification des uvres, à côté de la signature. Ici, en effet, il sagit dimmobiliser linstant de jubilation où la matière, élue, recueillie, travaillée dans la plus difficile durée, accède au bout du geste à lunanimité dont le tableau semble introduire, à dautres yeux, lévidence glorieuse. Doù, sur lun deux, cette seule notation : « Jeudi onze novembre au matin, sans pouvoir revenir au mercredi dix novembre, mais en regardant les heures qui sont encore intactes dans cet espace ouvert. La date du jour marquée dans le temps étant le lieu même où lon doit se rendre ». Où lon doit se rendre, cest-à-dire acheminer la matière (sépuiser de patience) ajuster soudain le geste (faire décision dans lurgence). Produire la date, cest vivre, contre les aléas et les délais indéfinis. Cest entrer dans larène où la mort danse.
Pourtant, une telle uvre isolée du mur de chaux qui la fait côtoyer tant dautres moments disjoints, mais tendus vers une seule pensée pourrait présenter à première vue des allures sinon dincohérence, du moins de non-sens. Enluminer de la sorte la date du jour passerait aisément pour une activité de désuvrement. Il apparaît en effet que les formes et les couleurs ne sont pas, à elles seules, luvre quagrémenterait, de façon plus ou moins heureuse, lindication irraisonnablement minutieuse et grossie de la date. Qui, sil nest insensé ou farfelu, sobnubilerait donc à cet exercice ! Or une confrontation primordiale avec la matière et sa temporalité donne lindice irrécusable dune spiritualité à luvre dans le travail dateur, qui relève à la fois de lorfèvrerie et du registre des naissances, non de lart funéraire.
La production concertée de palimpsestes fournit encore dutiles renseignements sur la stratégie que Jacques Le Roux déploie devant la complexe temporalité de la matière.
« Mois de mai mille neuf cent soixante seize dans laprès-midi dun dimanche. Pour saluer avant toute autre chose la date du quatorze juillet mille sept cent quatorze inscrite sur cette feuille et recouverte par les couleurs ». La lettre archivée, issue de deux siècles et demi de jaunissement et de dents de souris, devient le lieu dune temporalité trinitaire, presque parfaitement dominée par la décision, éminemment abusive, de surcharger la date ancienne et dimposer celle du jour, parvenant à soumettre, entre lune et lautre, le temps intérieur de la matière, la dure et vulnérable durée de lobjet. La résolution quen pose Jacques Le Roux par le geste calligraphique atteste trois qualités nécessaires de la spiritualité : la conscience dun mouvement du temps extérieur à soi, la volonté dintérioriser celui-ci et la reconnaissance du caractère purement provisoire de tout accès. Dans le tableau qui se refuse au statut de chef-duvre comme dans les mots qui renoncent à la prestance du texte, la date nouvelle sexpose elle-même à la temporalité, quun autre un lundi ? un jour de pentecôte ? à son tour décidera de juguler. Le palimpseste ouvre un mouvement vertigineux dautorité et de dépossession, dans lequel se dessine la seule psychologie recevable en matière de sainteté : la glorieuse pauvreté.
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Lorsquil ne bénéficie dun tel écart historique, le palimpseste creuse du moins une marge dans la simple proximité de deux motifs contemporains, voisinant sur lespace du support.
Le seul rapport qui existe entre la date originelle et la date imposée en surcharge est de pure altérité : de même celui quentretiennent les termes développés par le geste calligraphique et les motifs proches, voire intrusifs, qui saccroissent dans le voisinage immédiat des mots. De cette altérité, jaillit une rupture dans le temps qui rend palimpseste toute rencontre, sur la toile ou le bois, du mot et de la forme. Tel cet ensemble, sur papier de lancien régime, oblitéré de cachets et de paraphes, sur lequel Jacques Le Roux décide dun oiseau. Mais loiseau lui-même, à peine fondé dans une esthétique irréprochable, est aussitôt dénoncé : « Le noir intense et un peu métallisé de loiseau tracé à lencre de Chine de Shangaï recherche autour de lui certaines couleurs stridentes répondant à son accent. Le rouge orange de cette présente écriture étant même insuffisant pour faire écho au noir de fumée répandu sur la feuille ». La calligraphie nest pas écho donné au graphisme coloré. Pas plus que la date nouvelle nest écho de lancienne. Lune et lautre se situent dans lordre dune contestation radicale (celle de la décision). Et seule la sainteté épouse lobjet de son déni. Par conséquent, la séduction que peuvent pratiquer ces surcharges successives nest pas suspecte de malversation : elle est, dans une sorte de répit, ce qui simmisce de gloire au bout de la main desogneuse, et qui ressemble à la grâce.
Quant au geste lui-même : « Commencement dans le haut de la feuille de mouvements, de lignes, de phrases, de mots, de lettres qui uvrent longuement, au travers du bec de la plume parlant delle-même un langage inconnu que nous écoutons, tandis que les mots se suivent et se rassemblent les uns à côté des autres ». Seul conviendrait maintenant léloge rigoureux des matériaux : supports simples, mais objets de la plus longue intelligence (entretenir une intelligence avec la matière, tel semble alors le propos de lhomme) ; encres, sbstances colloïdales, colorants : objets quasi culinaires (si luvre peut être définie comme « ce qui ne doit en aucun cas être mangé », cet interdit na de sens quà mesure de la gourmandise avec laquelle on manipule les pâtes, les chrêmes, les huiles). Loutil enfin, ravi à laile du corvidé, du ramier ou de loie, poil ou flèche forgée. Seul conviendrait, en dernier lieu, léloge de la main, outil absolu ramifié si profond dans laire de la spiritualité. La main, engagée dans le travail calligraphique, concilie des fonctions distribuées par ailleurs à des centres distincts. Sont associés dans la main scripturaire lexercice on ne peut plus mécanique et la métaphysique la plus périlleuse.
La main fut instruite à lécriture au bout dun labeur long de nombreux âges. Sitôt sorti de lanimalité, lhomme se trouva mis en demeure de manufacturer lordre des signes. On imagine quil a pu subir toutes les tentations, tous les enthousiasmes, tous les découragements. Le temps a éffacé les traces de la plupart de ses impasses. Que furent-elles ? Il est permis de présumer quelles tinrent, pour lessentiel, à lincertitude des signes et à leur parcimonie lorsquil y avait crise, cest-à-dire excès de sens. Ce qui rend compte, peut-être, du fait que la main pût se travailler elle-même à certains moments, monter au supplice du signe : tentative somptueuse et désespérée dun signe absolu. Dire plus des mains négatives, quon a pourtant prétendu « lire », sur la paroi de plusieurs grottes préhistoriques, parmi tant dautres signes, sera toujours hasardeux. Seul compte, en définitive, que se soit joué dans la main lacte décisif de ce quaprès Teilhard on ne saurait mieux nommer que lhominisation. Admirable en chacune de ses prouesses, la main naccède toutefois à sa pleine maturité quavec lécriture. Si la technologie a prouvé quil était possible de lui substituer la machine dans la presque totalité de ses fonctions, la calligraphie lui oppose une résistance exemplaire. Pourtant, dès que la machine put investir lécriture, ce fut ici encore pour un surcroît de précision et de productivité. Ce que la fatigue et lhumeur imposaient de limites à la main fut dépassé, aboli. Il suffit douvrir un livre pour sen convaincre, ou de suivre un instant le travail de la secrétaire devant sa machine à écrire
Or, nous lavons dit, ce progrès ne vaut quà mesure dune abusive consommation du sens, dont nos sociétés ont incubé puis transmis le virus. Mécanisé à lextrême, lOccident a curieusement dépossédé de toute son emphase lexercice le plus élaboré, comme on sacharne à réduire un impossible modèle, dénaturant sa portée métaphysique. Lécriture est sommée de produire désormais, de manière continue, une signification désincarnée.
Périlleuse métaphysique, en effet, qui uvre dans la main du calligraphe. Ce nest pas ici le lieu dévoquer le long parcours qui va du cri indistinct à la dentelle alphabétique. Cest encore moins celui de disputer la lettre à la pensée, le signifiant au signifié. Il suffit dénoncer quà travers le geste calligraphique, opérant dans la plus difficile discontinuité, lesprit se risque à la recherche dun cours harmonieux, souverain. La résistance quoppose ainsi la matière à ce qui, sen étant très lentement défait, y revient sans cesse, loin de nourrir une conscience malheureuse, répondait plutôt à limmémoriable dialectique des contraires, à laquelle le premier calligraphe sut, dintuition, assigner la source de toute lumière intérieure.
« Mois de novembre. Les écritures cherchent des espaces ». Roc, galet, table dargile ou de bois. La page peau, écorce ou vélin. Comme le saint, le calligraphe adule ce quil plie à sa stricte autorité. Cet amour relève dune intimité quon ne saurait décrire sans courir le risque impudent de dire trop et trop peu : affaire de mauvais poètes et de paraphrase. Les choses se font, sans nous convier, « à la fin de laprès-midi et dans la marge laissée libre par les couleurs pour que les écritures puissent prendre place sans déranger lordonnance des formes se tenant dans le milieu de la feuille ». Il importe seulement que le scribe fût là, dans la pénombre ambiante, assis dans la sagesse de son art, « à lécoute de textes non encore enregistrés mais pourtant déjà audibles par le frémissement dune plume doie à la fois blanche et savante, commençant son inlassable voyage sur le parchemin, en se souvenant de la Route de la Soie ».
Dehors, le monde va son train.
Décembre 1976 Dominique AUTIE
Né en 1949 dune famille dimprimeurs. Il renonce à la philosophie pour la typographie dune part et le journalisme médical dautre part, qui constitue actuellement son activité professionnel.
Publication de ses textes dans quelques périodiques : Le Monde, Le fou parle, Argile, Minuit.
Collabore à Toril.
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